Numéro 50 - mai-Juin 2026
Éditorial.
Île Berder, bien privé, bien public?
Contrairement à une idée largement répandue, l’acquisition d’un bien foncier, et en particulier d’une Île, ne confère pas à son propriétaire le droit d’y faire « ce qu’il veut ».
Le caractère absolu de la propriété a du plomb dans l’aile depuis un arrêt de la Cour de cassation de 1915.
Il s’agissait d’un propriétaire de terrain mécontent de ce qu’une usine de dirigeables se soit installée à proximité de chez lui. Fort de son droit de propriété, il a installé des pics métalliques pour endommager les dirigeables qui viendraient atterrir chez lui !
À cette occasion, la cour de cassation a mis une première limite au droit de propriété en rappelant que le propriétaire ne peut pas user de son droit avec l’intention unique de nuire à autrui.
Depuis, et tout au long des 20e et 21eme siècle, d’autres limites au droit de propriété ont été édictées dans l’intérêt général.
Dans l’affaire qui nous occupe, Berder est un espace privé assorti de multiples restrictions et obligations imposées au propriétaire dans l’intérêt général.
Ainsi, le propriétaire doit évidemment se conformer aux règlements d’urbanisme, à la loi littoral et respecter ses obligations liées à l’environnement et sa protection qui plus est dans un espace remarquable intégral.
Il doit par exemple entretenir la forêt classée, ne pas défricher sans autorisation, respecter la biodiversité des lieux.
Il doit de même respecter le sentier côtier littoral qui est une servitude de passage inaliénable prévue dans l’intérêt général et bien sûr il doit en assurer l’accès libre, ce qui interdit toute barrière au niveau du rivage et des cales d’accès ainsi que tout dispositif d’entrave au passage au debouché de la chaussée submersible. (voir notre article sur ce point précis)
Le domaine maritime qui constitue l’écrin de cette île n’appartient pas davantage à son propriétaire, même s’il peut bénéficier d’une autorisation d’occupation temporaire délivrée par la préfecture.
Ainsi, le groupe Giboire s’est vu délivrer par le représentant de l’État trois autorisations d’occupation temporaire (AOT) avec des obligations parfaitement définies :
1) la première concerne la chaussée submersible (voir notre article) avec comme obligation l’entretien de l’ouvrage et de ses abords, ainsi que la garantie de sécurité du public. Chacun peut juger ce qu’il en est !
2 ) la deuxième concerne les trois cales d’accostage à Berder. Le bénéficiaire doit notamment garantir l’accessibilité du public au rivage et aux cales en toutes circonstances, ce qui interdit formellement les barrières ( et autres ganivelles ) entre le rivage et le sentier côtier ainsi qu’au débouché de la chaussée submersible.
3) la troisième concerne la grande pêcherie située en grande partie sur le domaine maritime. Le bénéficiaire a pour obligation d’entretenir l’ouvrage et ses abords, de garantir la sécurité des publics, et de s’interdire le changement de destination du bâtiment.
Force est de constater que, dans les trois cas, le propriétaire n’a pas respecté ses obligations et que l’autorité publique ( qui doit retirer l’AOT en cas de non respect ) ne l’y a pas contraint au nom de l’intérêt général ...
« Le manque d'entretien rend la traversée périlleuse » :
Le gois reliant Berder à Larmor-Baden attend sa réfection.
La société OCDL-Giboire, propriétaire de l'île Berder, bénéficie d'une AOT l'autorisant à occuper temporairement une chaussée submersible permettant l’accès à l’île. Elle a été délivrée le 28 décembre 2021, pour une durée de 5 ans à partir du 1er janvier 2022.
On peut y lire entre autres points :
« La chaussée est constituée d'une assise empierrée, et d’une surface carrossable en béton d'une longueur de 80 m environ et d'une largeur variant entre 2,4 m et 3 m, pour une superficie d'occupation totale de 477 m² ».
« L'ouvrage et ses abords doivent en permanence présenter un aspect soigné, être entretenus et garantir la sécurité du public ».
« La chaussée doit être accessible au public piéton en toute circonstance. »
« Le bénéficiaire doit prendre toutes les mesures afin d'assurer la sécurité des personnes et des biens. »
« Le bénéficiaire doit réserver la continuité de circulation du public sur le rivage. »
La lecture de ces différentes obligations de l’OCDL Giboire indique un manque total de respect des conditions d’octroi de l’AOT sur le passage submersible :
- la chaussée n’est plus carrossable dans son état actuel. Le revêtement est en partie détruit, présentant de nombreux risques pour le public empruntant celle-ci.
- l’abondance d’algues, de trous, d’obstacles sont autant de risques pour un passage du public en toute sécurité(voir article du Télégramme plus bas).
- la sécurité des personnes empruntant le passage n’est pas assurée, aucune mesure n’étant mise en place pour l’assurer (moyens de sauvetage, signalétique,…).
- la continuité du sentier côtier est à interrompue.
- l’accès à l’île étant assujetti à un moyen de blocage des véhicules, l’accès de véhicules de secours dans l’île n’est pas assuré à tout moment.
Article du Télégramme du 22 mai 2026, Fanny Coconnier
Le passage reliant Berder à Larmor-Baden, sur le continent, lors des marées basses est dégradé. Le propriétaire de l'île assure avoir connaissance des difficultés et prévoit d'agir pour y remédier.
Florence Taine, habitante de Larmor-Baden était une habituée des promenades à Berder. Mais elle a renoncé. Touchée par la sclérose en plaques depuis 25 ans, elle est mise en difficulté pour accéder à la petite île en fauteuil roulant. « Le manque d'entretien de la chaussée submersible rend la traversée périlleuse pour toute personne n'ayant pas une mobilité pleine et entière », décrit cette Larmorienne dans un courrier qu'elle vient d'adresser au préfet. Elle y détaille la disparition du bitume à certains endroits ainsi que l'apparition de trous prononcés dans la chaussée.
« Je le fais pour toutes les personnes à mobilité réduite »
C'est au nom du collectif Accessibilité solidaire qu'elle a pris la plume. « Je ne le fais pas pour moi, je le fais pour toutes les personnes à mobilité réduite ». Elle pense notamment aux personnes âgées et aux familles avec des enfants en bas-âge. « Vous pouvez aller à Berder en passant par le gois mais il présente des trous, ce qui le rend peu carrossable pour des poussettes ou des fauteuils », confirme Claire Brabec, la maire de Larmor-Baden. Qui poursuit : « Oui, le gois se détériore, il est recouvert d'eau deux fois par jour et il est très exposé aux courants ».
Le groupe Giboire conscient des difficultés
L'île appartient depuis 2016 à un propriétaire privé, en l'occurrence au groupe Giboire. Une autorisation d'occupation du domaine public (AOT), signée avec l'État en 2016 et renouvelée en 2021, définit les obligations lui incombant. En adressant ce courrier au préfet, Florence Taine lui demande de faire appliquer l'obligation d'entretien au propriétaire. L'AOT spécifie : « Le rivage devra être accessible au public en toutes circonstances. Les ouvrages et leurs abords devront en permanence présenter un aspect soigné, être entretenus et garantir la sécurité du public ».

Le revêtement du gois présente des discontinuités. (Photo Florence Taine)
Sollicité par nos soins, le propriétaire de l'île, par la voix d'une agence de communication, indique que « le Groupe Giboire a bien pris connaissance des difficultés signalées et a mandaté le gardien de l’île pour procéder à des interventions d'entretien. Celles-ci porteront notamment sur le démoussage et la sécurisation des éléments dégradés ». Concernant des travaux de plus grande ampleur, le propriétaire indique : « Le groupe Giboire va saisir les services de l'État pour étudier ce qui peut être fait en termes de consolidation du gois. Toute réfection lourde de l'ouvrage, en particulier le recours au béton, est soumise à autorisation du point de vue environnemental, l'île Berder, et plus généralement le Golfe du Morbihan, classé Parc naturel régional, site Ramsar et Natura 2 000, étant soumis à des réglementations strictes en matière de protection des milieux naturels ».
« On leur rappelle leurs obligations »
Claire Brabec indique avoir eu un échange avec les propriétaires, récemment. « On leur rappelle leurs obligations, assure-t-elle. Ce qui est rassurant, c'est que le gois est sous AOT. Le propriétaire en est responsable. Il est sous la responsabilité d'une entreprise, qui est elle-même responsable. »
Pour sa part, la préfecture indique qu'une rencontre est prévue prochainement entre les services de l'État et ceux de la mairie de Larmor-Baden et ce, « afin de s'assurer du respect des conditions fixées par l'AOT concernant l'occupation du passage du gois ».
Espérons que la nouvelle municipalité saura imposer son droit de police, et qu'avec l'appui de la Préfecture, ce passage submersible sera remis en état rapidement pour la satisfaction du public.
Espérons que ce ne seront pas de nouvelles paroles en l'air, jamais suivies de réalisations concrètes, comme pour la continuité et la qualité du sentier côtier, la restauration de la tour mauresque, l'utilisation illégale de la grande pêcherie comme résidence secondaire !
